Une délégation du groupe d’amitié France-Irlande de l’Assemblée nationale s’est rendue en Irlande du 26 au 29 novembre 2018 à l’invitation du président du Dail (Assemblée nationale) irlandais (et présidentde jurede tous les groupes d’amitié), M. Sean O Fearghail.

Elle était conduite par Paul Molac, député du Morbihan et président du groupe d’amitié, et composée de Laure de La Raudière, députée (UDI-Agir) d’Eure-et-Loir et vice-présidente du groupe d’amitié, Laurence Trastour-Isnart, députée (LR) des Alpes-Maritimes et vice-présidente du groupe d’amitié, Sophie Mette, députée (MoDem) de Gironde, et Nathalie Sarles, députée (LaREM) de la Loire.

Je participais en tant que vice-présidente du groupe d’amitié.

  • Jacqueline DUBOIS députée
  • Jacqueline DUBOIS

Cette mission s’inscrivait dans le cadre des échanges réguliers entretenus depuis plus de trente ans par les deux groupes d’amitié français et irlandais. Elle a été centrée sur les conséquences sur l’Irlande et les relations franco-irlandaises de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne (Brexit) au lendemain de l’approbation donné, le 25 novembre, par les Chefs d’État et de Gouvernement de l’Union à l’accord de sortie conclu avec la Première ministre britannique, et à la veille du vote à la Chambre des communes britannique sur cet accord programmé le 11 décembre.

La délégation s’est entretenue, à la Résidence de France, de la situation politique et économique de l’Irlande, des positions irlandaises sur les grands dossiers internationaux (Brexit, migrations, lutte contre le terrorisme, changement climatique, traitement des multinationales du numérique) et des relations bilatérales franco-irlandaises, avecStéphane Crouzatambassadeur de France en Irlande, Pierre Mongrué, chef du service économique de l’ambassade, Isabelle Charmeil, directrice de Business France Irlande, Mathieu Gorge, président de la chambre de commerce franco-irlandaise, et des conseillers du commerce extérieur.

Nous avons ensuite visité le lycée français(créé en 1970) et l’école primaire françaisede Dublin (513 élèves fin novembre 2018, 25 enseignants dans le primaire, 17 résidents au lycée, 31 recrutés locaux), véritables outils diplomatiques de la France.

Nous avons pu nous entretenir avec John Callinan, secrétaire général adjoint du Premier ministre, en présence de Stéphane Crouzat, sur les priorités de l’Irlande après l’adoption de l’accord sur le Brexit le 25 novembre.

Il a insisté sur le caractère « existentiel » de la question du maintien de l’absence de frontière avec l’Irlande du Nord (une « frontière invisible »), aucun parti irlandais ne pouvant accepter un retour à une quelque forme que ce soit de frontière.

C’est une grande satisfaction que de constater que la question de la frontière a été bien comprise par les Européens et d’avoir eu un soutien constant de la France sur ce sujet. Dans ce contexte, l’accord entériné le 25 novembre est sans doute le meilleur possible.

L’Irlande est le pays le plus touché par le Brexit mais s’y est préparée très tôt ; quatre priorités ont été identifiées :

  1. protéger le processus de paix en Irlande du Nord
  2. maintenir un espace de déplacement commun avec le Royaume-Uni,
  3. protéger la relation spéciale avec le Royaume-Uni,
  4. conserver la position de l’Irlande au sein de l’Union européenne et approfondir sa relation avec l’UE (contrairement au Royaume-Uni, l’Union européenne jouit d’une bonne image en Irlande, 85 % de l’opinion publique irlandaise soutenant l’Union).

 

La délégation a visité, le centre de contrôle du réseau électrique irlandais d’EirGridet s’est longuement entretenue avec son président Marc Folley et sa direction opérationnelle.

Le réseau électrique irlandais se caractérise par une part importante d’alimentation en provenance d’éoliennes : plus de 30 % de la production électrique en moyenne sur l’année, cette part pouvant atteindre 65 % au pic des tempêtes (et descendre à 17 % au creux des vents). Au creux des vents, les centrales au gaz prennent le relai (60 % de la génération) et dans une part plus faible les centrales à pétrole et à charbon. L’objectif, commun à l’Irlande et l’Irlande du Nord, est d’atteindre en 2020 une consommation électrique provenant à 40 % d’énergies renouvelables, ce qui nécessitera de pousser à 75 % la part des éoliennes pendant les pics de tempête. Actuellement EirGrid est le seul opérateur au monde à atteindre un taux de 65 % d’électricité d’origine éolienne sur un réseau insulaire (sur le continent, les interconnexions permettent d’équilibrer les tensions lorsque des énergies éoliennes qui se caractérisent par une forte variabilité alimentent le réseau), ce qui exige une très haute technicité dans la programmation de la production des générateurs.

 

La délégation a tout d’abord visité l’université de Trinity Collegede Dublin, sa bibliothèque de 1732 (Long Roomde 65 mètres de long abritant 200 000 ouvrages) et le manuscrit de Book of Kells. La journée a ensuite été consacrée aux rencontres parlementaires, en présence de l’ambassadeur de France Stéphane Crouzat.

La délégation s’est entretenue avec le président du Sénat Denis O’ Donovan. Il a fait part de sa conviction que les Britanniques ont pris une mauvaise décision en optant pour le Brexit, c’était une réaction irréfléchie. La délégation a notamment débattu des suites envisageables au Royaume-Uni.

La délégation s’est ensuite entretenue avec le président de l’Assemblée nationale(Dail) Sean O’ Fearghail. Au vu de la composition de la délégation française, il a souligné la présence accrue des femmes dans le parlement irlandais (32 % au Sénat, 26 % au Dail) grâce à un système de quota imposant aux partis de présenter au moins 30 % de femmes aux élections afin d’obtenir les subventions de l’État.

Sur le Brexit, il a remercié la France de sa solidarité avec l’Irlande et loué les qualités de négociateur de Michel Barnier. Plus de 80 % des Irlandais se disent satisfaits de l’UE. Les partis ont également su faire bloc sur la question du Brexit, donnant au Gouvernement une cote de popularité sans précédent après trois ans d’existence.

 

La délégation s’est également entretenue avec les représentants de trois commissions parlementaires communes aux deux assemblées, en présence de Stéphane Crouzat :

– la commission des communications, de l’action climatique et de l’environnement : Eamon Ryan, chef du parti Les Verts, a souligné que la forte croissance économique irlandaise ne permettrait pas au pays de réduire ses émissions de carbone d’ici à 2020 ; il est donc impératif de réduire le nombre de voitures et changer la façon dont les villes fonctionnent. La rénovation des bâtiments, y compris leur distribution électrique, est au cœur du projet de développement durable même si le coût par bâtiment est d’environ 40 à 50 000 €. En 2009 une taxe carbone de 15 € par tonne a été instituée (cause la perte de son siège et la défaite de la majorité en 2011) mais il sera difficile d’atteindre l’objectif de 100 €.

Joe O’ Reilly, sénateur, a insisté sur l’urgence de résoudre l’accès des zones rurales au haut débit, ce qui permettrait de réduire les besoins de déplacement grâce au télétravail. Les Irlandais ne pensent pas dans un avenir proche faire l’acquisition d’une voiture électrique (points de chargement peu nombreux, performances jugées insuffisantes). Les parlementaires irlandais ont été fortement intéressés par les projets français d’éoliennes collectives pour des fermes agricoles. Enfin, les parlementaires ont débattu de la taxation des GAFA, les parlementaires irlandais estimant que l’Europe est en mesure de faire accepter ses règles comme cela vient de se passer avec le règlement général sur la protection des données (RGPD) que Facebook vient d’endosser. 

 – la commission des affaires européennes : Michael Healy-Rae, son président, s’est félicité du travail en commun avec le Gouvernement français et les deux commissions des affaires européennes du Parlement français, le maintien de la paix et de la frontière ouverte en Irlande du Nord étant la priorité afin de ne pas connaître ce que l’Irlande a connu auparavant : ériger la moindre barrière sur cette frontière serait donner une cible à toutes les personnes encore radicalisées. En réponse à une question du président, l’ambassadeur de France a expliqué les préparatifs du Gouvernement pour l’après-Brexit (législation par ordonnances, interconnexion celtique, soutien aux liaisons portuaires,…). Bernard Durkan, député (Fine Gael) de Kildare depuis 1981, a insisté sur la priorité de la réaffirmation du statut d’Européens des Irlandais. Gerard Graughwell, sénateur (indépendant) a appelé à une accélération des échanges Erasmus, notamment avec Paris et Toulouse, les deux principales destinations des étudiants irlandais, par l’obtention de davantage de bourses de recherche car les bourses existant avec le Royaume-Uni sont appelées à disparaître ;

– la commission de l’agriculture, de l’alimentation et des affaires maritimes : Pat Deering, son président, député (Fine Gael) de Carlow-Kilkenny, a souligné que l’âge moyen de l’agriculteur irlandais est de 57 ans et que la priorité est d’assurer aux jeunes entrant dans le métier un niveau de vie correct, seule la politique agricole commune le permettant : le secteur agricole doit être récompensé mais pas seulement financièrement, comme on le dit « on ne peut pas devenir vert si l’on est dans le rouge ».

Les parlementaires ont également échangé sur l’étiquetage des origines et les relations entre fournisseurs et revendeurs, les agriculteurs irlandais n’arrivant plus à survivre avec les conditions fixées par les trois grandes centrales d’achat du pays (les carottes et le lait sont souvent vendus à perte) : un arbitre indépendant serait indispensable pour apprécier la loyauté des conditions des ventes.

La délégation s’est rendue, en compagnie de Stéphane Crouzat, ambassadeur de France en Irlande, Lionel Paradisi-Coulouma, premier conseiller de l’ambassade, et Franz Coïdan, conseiller politique, sur la frontière avec l’Irlande du Nord. L’ensemble des interlocuteurs de la délégation a insisté sur le caractère unique de la coopération existant dans la région de la frontière Est, qui existe depuis 1976. Cette première région transfrontalière de près d’un million d’habitants a été le premier lieu en Irlande où les élus ont commencé à se parler de part et d’autre de la frontière. Le lancement a été long et douloureux. Dublin n’a pas reconnu cette coopération à ses débuts alors qu’elle était faite pour améliorer le service rendu aux populations ; sans argent, les élus ont cependant persévéré. C’est l’Union européenne qui a permis par son soutien administratif et financier de construire une coopération entre 3 conseils territoriaux d’Irlande et 3 conseils d’Irlande du Nord[1]. L’accord de coopération a été conclu il y a sept ans.

Dans les esprits, la frontière est cependant toujours présente. Il faudrait peu de choses pour la faire renaître dans sa plus grande dureté. Les check-points n’ont disparu qu’à la fin des années 1990.

Westminster semble avoir pris la décision du Brexit en totale méconnaissance de la situation irlandaise or la fragilité du processus de paix est très documenté, de nombreuses activités paramilitaires subsistent. Et comme le dit un dicton irlandais, si le Royaume-Uni éternue c’est l’Irlande qui prend froid. À présent, l’UE doit reconnaître le caractère de zone spéciale de la région de la frontière Est. Faire apparaître ne serait-ce qu’une idée de frontière en Irlande ou de contrôle frontalier serait le début de la fin de la paix.

L’ensemble des interlocuteurs ont demandé à la France de rester ferme sur l’unité irlandaise. La délégation et les personnalités présentes à Dundalk se sont rendues à la frontière sur la route National 1 pour constater, notamment à la jonction 20, l’intensité de la circulation, y compris sur des petites routes, et l’enchevêtrement des routes et propriétés autours de la frontière qui est franchie sans s’en rendre compte sauf à observer que les panneaux de limitation de vitesse passent du kilomètre au mile.

[1]Newry, Mourne & Down District Council, Armagh, Banbridge & Craigavon Borough Council, Ards and North Down Borough Council (en Irlande du Nord) ; Louth, Monaghan et Meath County Councils (en Irlande).

 

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